Jeanne Leroy ou madame Manuel : une épouse fidèle

Par Rodolphe Trouilleux

Mélange de mauvais goût, de mépris et de crapulerie littéraire, la lettre-préface qu’Alexandre Dumas fils donna à Félix Ribeyre pour sa biographie de Cham est étonnante.
On ne peut comprendre ce qui a pu pousser le célèbre écrivain à écrire ce billet désagréable, qui, en quelque sorte, souillait la mémoire de Cham, un de ses meilleurs amis, paraît-il !

jeanneleroy.jpg

Jeanne Leroy, comtesse de Noé, saisie en pleine lecture par le photographe Marck, 106 rue Neuve des Mathurins. Date inconnue, vers 1860 (coll. part.).

Et pourquoi s’étendre si longtemps sur la biographie de Jeanne Leroy, épouse du caricaturiste, alors que Dumas fils aurait pu – ou dû – nous donner des détails intéressants, des anecdotes sur la vie et l’œuvre de l’artiste disparu depuis peu ? Après avoir lu cette lettre, on se demande si l’on a bien compris les sous entendus de son contenu. Tout cela paraît énorme et surtout inutile à révéler.

Mais parcourons donc ensemble la prose de Dumas fils, qualifiée de « remarquable » par Ribeyre ! :

« Quelle était donc cette fille majeure de Claude Leroy et de Josèphe Mutin, dont vous nous ne dites pas autre chose, et que nous avons tous connue, vivant maritalement avec Cham, sous le nom de madame Manuel ? Qui était-elle ? D’ou venait-elle ? Très-certainement, et c’est même pour cela que vous n’insistez pas, vous le savez et croyez ne pas devoir le dire.
Cependant, du moment que vous consacriez à Cham une étude aussi détaillée, aussi affectueuse, aussi juste, vous auriez dû, il me semble, éclairer ce point, le plus intéressant peut-être de sa vie privée, donner des raisons de ce fait si incompatible, à première vue, avec les origines, l’éducation, le caractère, les délicatesses, du fils de l’ancien pair de France. Si jamais natures de femme et d’homme ont été contradictoires en apparence, c’est bien celle de mademoiselle Jeanne Leroy et du comte Amédée de Noé.
Comment ces deux êtres si différents l’un de l’autre avaient-ils pu non-seulement s’accointer, mais se plaire et se comprendre, mais vivre continuellement ensemble, mais s’unir enfin par le mariage ?
»

Félix Ribeyre est pointé du doigt par Dumas : « ce que vous n’avez pas osé écrire, moi, le grand homme, je vais le faire à votre place ! ».

« Que Jeanne Leroy ait voulu devenir la femme de Cham, c’est-à-dire comtesse de Noé, cela se comprend de reste, et moins la chose paraissait possible, moins elle a besoin d’être expliquée ; mais que Cham ai donné son nom, le nom de son père, de sa mère, de ses frères, de ses sœurs, dont l’une était dame de l’ordre royal Thérèse de Bavière ; qu’il ait donné ce nom à Jeanne Leroy, voilà ce qui demande une explication que vous ne donnez pas.
C’était l’occasion, soit de fournir un document humain, comme disent ceux qui prétendent trouver des formules nouvelles, soit de désapprouver quelque chose dans la vie de votre héros, au milieu de tant de louanges méritées, soit de présenter Jeanne Leroy, madame Manuel, la comtesse de Noé, sous un aspect qu’on ne lui avait pas connu.
»

Nous ne savons pas pourquoi l’entourage de Cham baptisa Jeanne du curieux patronyme de « madame Manuel ». Peut être était-ce pour effacer sa véritable identité, trouble et scandaleuse. Cham vivait sous le même toit d’une femme qu’il n’avait pas épousée officiellement et qu’il ne faisait absolument pas passer pour sa « gouvernante » comme le voulait l’usage. Il n’épousa pas Jeanne du vivant de son père, pas probable respect des convenances et de l’homme, ce père amateur d’art, grand collectionneur et admirateur de l’œuvre de son fils. Papa était d’une famille de bonne noblesse et Pair de France, ne l’oublions pas. Cham épousa Jeanne Leroy, fille majeure de Claude Leroy et de Joséphine Mutin, le 24 juillet 1866, à Puteaux. Les témoins étaient Pierre Véron, Charles Desmaze et Charles Lecocq. Les convives de cette noce qui fut probablement assez discrète se transportèrent ensuite au Wepler, restaurant des Batignolles qui existe toujours, Place de Clichy, dans le 18e arrondissement. Cham vivant maritalement avec Jeanne depuis de nombreuses années semble t’il, avait probablement évité d’ébruiter trop cette « régularisation » tardive. On peut le comprendre, mais cela n’était pas du goût de certains membres de la bonne société. Qu’on en juge en lisant la suite. Dumas continue en rapportant une conversation qu’il aurait eue avec la « jeune » mariée :

dumas.jpg

Alexandre Dumas fils, par le photographe Mulnier (coll. part.)

« A propos, me disait-elle tout à coup dans la conversation, en 1867, après que j’étais resté assez longtemps sans venir chez Cham, à propos, depuis que nous ne vous avons vu, nous nous sommes mariés, Cham et moi. – Recevez tous mes compliments, madame, lui dis-je, et je vous les aurais adressés plus tôt si j’avais reçu une lettre de faire part. – On a reçu que des lettres anonymes, dit Cham, avec son rire nasillard, entre cuir et chair, pour ainsi dire, étoilé de ce regard fin qui soulignait si bien ce qu’il disait. ». Ce mot ne vous semble-t’il pas le pendant du geste après le mariage ? Cham savait donc bien qu’en épousant Jeanne Leroy il avait fait quelque chose d’énorme, qu’il n’eut certainement pas fait du vivant de son père et de sa mère, et dont il n’avait pas plus informé ses parents survivants qu’il ne m’en avait informé moi-même. Il ne se cachait pas de ce qu’il avait fait ; il ne le disait pas, voilà tout. On l’apprenait. Cela peinait tout le monde, cela n’étonnait personne. »

Le père de Cham, Louis-Pantaléon de Noé était mort le 6 février 1858. Cham avait donc attendu plus que le temps nécessaire pour se marier sans grand scandale pour la famille.

« Quand un homme de l’élégance intellectuelle et de la condition sociale d’Amédée de Noé a pu vivre pendant huit jours sous le même toit que Madame Manuel, il en a évidemment pour toute sa vie.
Si intime que l’on fut avec Cham, quelque habitude que l’on eût de cet intérieur étrange, on ne revoyait jamais sans quelque embarras cette grosse femme, d’apparence commune, ignorante, mal élevée, honteusement avare et sans aucun esprit, à côté de ce galant homme, de ce gentleman, à l’esprit si délicat, à l’âme si tendre, à la main si généreuse.
»

« Madame Manuel », un drôle de surnom qui fait penser à celui qu’on pouvait donner à une gouvernante ou tout autre domestique.

« Vous avez indiqué çà et là, à propos des dîners qui réunirent toute les semaines, pendant vingt ans, les amis de Cham autour de la table de la rue du Bac, de la rue Vintimille et de la rue Nollet, vous avez indiqué très discrètement et très-finement à quel jeûne, quelquefois suivi d’un rhume, la ladrerie de madame Manuel exposait les convives assis à une maigre table dans une chambre sans feu. La première fois que j’allai chez Cham, rue du Bac, à une soirée dansante qu’il donnait, il y a trente ans, au moment où, tout en causant avec lui, j’allongeais le bras pour prendre un verre de punch sur le plateau que me présentait la bonne, il m’arrêta et me dit : Ne prenez jamais chez moi de la première tournée de punch ? C’est toujours le reste de la dernière fois. » Puis, comme j’avais valsé avec une grosse femme qui était venue m’inviter et que je ne connaissais pas, il me dit en ma la montrant de l’œil pendant qu’elle s’éloignait de nous : « Vous venez de valser avec cette grosse dame ? – Oui. – Elle valse mal, n’est-ce pas ? – Assez mal. – Et elle souffle en valsant ? – Assez. – Et sa poitrine fait brrrrou, brrrrou. – Exactement. – C’est ma maîtresse. » Et il faut avoir connu Cham, comme vous et moi, pour se mettre dans l’oreille le ton particulier dont il disait ces choses-là. Et ce mot, vingt-cinq ans avant le geste à la mairie de Puteaux ! Il ne s’est donc pas démenti une minute dans les jugements qu’il portait sur sa compagne au moral et au physique.
C’est cependant cette femme dont il s’était moqué devant tous ses amis, et qui, pour ses amis, semblait le mériter à tous égards, c’est cependant cette femme qu’il a épousée, et vous ne dites pas pourquoi. Eh bien, il faut le dire.
»

Ensuite, Dumas, cet « ami » de Cham, n’hésite pas à changer de registre pour dresser un tableau un peu plus flatteur de son épouse. Mais certains mots employés ne font que renforcer le sentiment de dégoût méprisant que le grand homme de lettres ressent pour cette « grosse femme » qu’il ose comparer à un animal de compagnie. Cham aimait beaucoup les chiens mais je ne crois pas qu’il aurait été satisfait par cette allusion.

« Cham a épousé cette grosse femme, venant on ne sait d’où, commune, ignorante, ladre, tout bonnement parce qu’elle l’aimait d’une affection sans égal et comme il fallait l’aimer du moment que l’on vivait toujours auprès de lui, comme un enfant.
Autant elle était vulgaire, autant elle détonnait au milieu de tous les gens d’esprit qui se trouvaient avec elle, parce que c’ était le seul moyen de se trouver avec lui, autant elle était intelligente, prévenante, adroite dans l’intimité, dans le tête-à-tête, pour tout ce qui pouvait contribuer au repos, à la santé, au travail, au bonheur de cet homme qui était tout pour elle. Elle le soignait, elle le dorlotait, elle ne le sortait de la flanelle que pour le mettre dans la ouate ; elle lui facilitait la vie matérielle par tous les moyens possibles ; elle ne lui laissait pas une préoccupation, pas un souci, pas un détail qui pût le distraire une seconde de ce qu’il aimait à faire.
Jamais gros chien crotté n’a léché plus amoureusement les pieds de son maître, ne l’a regardé avec des yeux plus reconnaissants, ne s’est couché à ses pieds ou en travers de sa porte, plus protecteur, plus humble et plus fidèle.
Cette créature, qui avait été mise au monde pour être la femelle et la compagne d’un ouvrier, qui avait connu la misère poignante, et qui n’avait vu dans les premières corruptions de sa vie que le moyen d’en sortir, elle ne voulait pas que celui qui l’avait retirée de ces corruptions connût jamais cette misère qui avait pesé si diversement sur elle, et qui, si elle fait faire de vilaines choses aux femmes, en fait faire quelquefois de plus vilaines encore aux hommes.
»

« Vulgaire », « gros chien crotté », « créature », « femelle et compagne d’un ouvrier », quel feu d’artifice de termes bien choisis pour exprimer tout le mépris que Dumas semblait éprouver à l’encontre de cette femme.

« Elle économisait et plaçait sou par sou, mais pour lui, tout l’argent qu’il gagnait, et que, sans elle, il eût gaspillé à tort et à travers. Les plats que l’on mangeait chez lui étaient un peu courts, le vin était un peu vert, la salle à manger était un peu froide, mais au moins elle était sûre que Cham ne manquerait jamais de rien, et ses amis venaient tout de même, parce qu’il était de ceux que leurs amis aiment.
Elle aurait volé, elle aurait tué, elle aurait vendu sa chemise ou son pays pour éviter un chagrin, un besoin à celui qu’elle considérait comme un Christ, parce que, grâce à lui, on ne la considérait plus comme une fille.
Cham savait cela, et, dans le fond de son cœur, il aimait et il estimait cet être qu’il avait recueilli par hasard, un soir sans doute, et qui n’avait plus voulu quitter son foyer.

Pendant vingt-cinq ans, tous les jours, toutes les minutes, il avait vu cette femme s’ingénier à le rendre heureux, et après vingt-cinq ans de preuves, le gentilhomme avait jugé que cette fille du peuple avait mérité de porter régulièrement son nom, il lui avait accordé cette grande récompense, ce grand honneur, cette grande joie. Quelques-uns ont pu croire qu’il y avait dans cet acte l’affaissement d’un homme du monde entamé peu à peu par les mœurs de la bohême. Non. Pour ceux qui le connaissaient bien, Cham, en se mariant, n’avait pas fait un acte de faiblesse, mais de conscience ; l’homme n’était pas descendu d’où il était ; seulement la femme y avait monté. Et l’attache entre ces deux êtres, créés l’un pour l’autre, si loin l’un de l’autre, l’attache était si profonde, si fatale, si légitime, que lorsque l’homme a été mort, rien des choses de ce monde n’a plus eu de valeur pour la femme. Où était le calcul dont on pouvait l’accuser ? Où était la gloriole de s’appeler comtesse ? Où était la consolation par la fortune péniblement amassée ?
Tout cela, titre, renommée, fortune, elle le considérait comme à lui et pour lui, non à elle et pour elle. Alors sa pensée s’est mise à chercher de par le monde celui qui n’était plus, en tournant autour de sa tombe, en élargissant toujours le cercle, jusqu’à ce qu’elle fût prise par le vertige du vide dans lequel elle s’était élancée, au milieu de la nuit, par la première fenêtre ouverte.
On a entendu le bruit sourd d’un corps qui s’écrasait sur le pavé. C’était cette veuve qui se précipitait la tête en avant dans cette terre qui lui avait pris son ami, son époux, son enfant, son dieu.
Pour reprendre sa place à côté de lui, elle brisait de son front la pierre qui le séparait d’elle.
Quand on ouvrit son testament, on vit quel usage elle avait fait des dernières lueurs de sa raison. Tout ce que lui avait légué son compagnon bien-aimé, tout ce qu’elle avait économisé jadis sur les dîners joyeux, tout ce qui lui appartenait maintenant, elle le donnait à la famille dans laquelle elle était entrée sans que celle-ci s’ouvrît pour elle. La famille avait eu raison.
Sous cette enveloppe roturière, derrière ce passé ténébreux, elle ne pouvait imaginer ni découvrir le trésor de tendresse et de dévouement qui faisait à l’un des siens, au plus illustre, une existence si tranquille, et qui devait lui faire la mort aussi éloignée et aussi douce que possible.
L’œil perçant de l’observateur et l’âme haute et reconnaissante de l’homme de bien ne s’y étaient pas trompés. Il avait donc affronté tous les étonnements, tous les blâmes, pour s’unir définitivement à celle qu’il sentait capable d’affronter un jour la plus horrible mort pour se réunir éternellement à lui. »

On se rattrape comme on peut ! l’ensemble de cet « éloge » funèbre laisse le lecteur sur une drôle d’impression. Et pourquoi donc publier cette pseudo lettre en préface de l’ouvrage de Félix Ribeyre ! Une belle signature en tête de l’ouvrage, cela ne pouvait faire de mal à personne !

La mystérieuse Jeanne

Qui était Jeanne Leroy ? Les quelques documents retrouvés n’apportent que des bribes de réponses.
Le contrat de mariage de Cham fut signé à Paris, chez le notaire Lefebvre le 14 juillet 1866 . Les futurs époux sont présentés sous leur patronymes légaux :
« M. Amédée Charles Henry vicomte de Noé, propriétaire demeurant à Paris, rue Vintimille, n°24 » (et) « mademoiselle Jeanne Leroy, propriétaire demeurant à Paris, rue Vintimille, n°24, majeure, fille de M. Claude Leroy et madame Josephe Mutin ; son épouse, tous deux décédés. »

billet224.jpg

Signatures de Cham et de Jeanne Leroy au bas de leur contrat de mariage

L’adresse de Cham et celle de sa future épouse sont les mêmes, constat d’une résidence commune alors que, curieusement, dix jours plus tard, lors de la cérémonie à Puteaux, les actes officiels indiquent comme domicile de Jeanne, « rue des écoles » dans cette même ville. Le contrat de mariage, simple constatation de l’adoption d’une communauté de biens, n’apporte aucun autre éclairage. Pas de témoins non plus. Seuls les deux notaires ont apposé leurs signatures au-dessous de celles des deux contractants.

Mais si l’on prête un peu d’attention au répertoire de l’étude Lefebvre, il faut attendre le 9 septembre 1879 , trois jours après le décès de Cham, pour trouver un nouvel acte : le dépôt de ses testaments et codicilles. Ces documents sont toujours conservés aux Archives nationales. Sur l’enveloppe du premier nous pouvons lire de la belle écriture ferme du caricaturiste : « Ceci et mon testament / Amédée de Noé ». Au dos, il a apposé trois cachets de cire à ses armoiries.

 

Le 12 avril 1860, soit six années avant son mariage, Cham léguait presque tout à la femme qui partageait sa vie :

« Aujourd’hui 12 avril mille huit cent soixante et un je déclare ceci mon testament et annule tous ceux que j’ai faits jusqu’à ce jour.
Je laisse tout ce que je possède, meubles, argent et actions à mademoiselle Jeanne Leroy, à l’exception de la pension d’Angleterre et des revenus de St Domingue que je laisse à ma sœur la comtesse Marianne de Noé.
Je laisse également à Mademoiselle Jeanne Leroy tous les tableaux et dessins que je possède.
Dans le cas de la mort de ma sœur la comtesse Marianne de Noé, les revenus de St Domingue et D’Angleterre retournent à mademoiselle Jeanne Leroy.

 

Le Baron Amédée de Noé

 

Les revenus de St Domingue et d’Angleterre ne seront à mademoiselle Jeanne Leroy que sa vie durant après quoi ils retourneront à ma famille.

Le Baron Amédée de Noé

Ainsi Cham faisait de Jeanne l’héritière de tous ses biens matériels mais agissait avec précaution pour ses revenus de Saint-Domingue, terre d’origine de son père, et ceux d’Angleterre, qui venaient probablement de sa mère.

 

Le 6 février 1879, il fit un autre testament :

« Ceci est mon testament
Je nomme ma femme la Comtesse Amédée de Noé née Jeanne Leroy, ma légataire universelle et lui laisse tout ce que je possèderai le jour de ma mort comme argent meubles et immeubles.

 

Paris le 6 février mille huit cent soixante dix neuf
Le Comte Amédée de Noé
»

Déprimée par le décès de son époux, Jeanne Leroy refusa de s’alimenter. Désespérée, elle se jeta par une fenêtre du logement de la rue Nollet puis, ramassée par un passant, elle fut examinée par le docteur Niderkorn, le médecin de famille. Ce dernier appela à son aide le fameux Legrand de Saulle, puis la comtesse de Noé, fortement commotionnée, fut transportée à la clinique Esquirol d’Ivry. Soignée par le docteur Luys, elle mourut le premier juin 1880 . Deux jours plus tard elle fut inhumée au cimetière Montparnasse, près de son mari.

testamentcomtesseno253.jpg

Extrait d’un testament de Jeanne Leroy comtesse de Noé

Après le décès de Jeanne, plusieurs testaments autographes furent trouvés rue Nollet et déposés ensuite au notaire. Ils datent respectivement des 22 septembre, 6 et 28 octobre 1879. D’une écriture un peu hésitante, la défunte y distribue ses biens. Helena de Noé, nièce de Cham, y était déclarée légataire universelle, venait ensuite Marianne de Noé, soeur du dessinateur qui devait hériter du mobilier et des bijoux. Quelques milliers de francs étaient destinés à des personnes dont les noms n’évoquent plus rien pour nous. Répétée inlassablement dans les trois versions de ce testament, figure une clause bien significative du respect de Jeanne Leroy pour la mémoire de son époux, ami passionné des animaux. Je cite ce texte avec toutes ses fautes, rétablissant seulement la ponctuation : « Je charge la famille de mon mari d’exécuter les lègues suivant pour me conformer à une recommandation de mon mari si son chien Joko survivait. Il sera fait une rente de douze cents francs à la personne qui le gardera afin qu’elle puis s’en occuper exclusivement on ne lui laissera jamais faire d’operation qui le ferait souffrir dans l’intention de prolonger sa vie. A sa mort la personne qui l’aura gardé aura six cent francs de rente sa vie durante si la concierge madame Quinglet vivait je désir que ce soit elle qui en ait la garde et les six cent francs seront pour elle et son mari leur vie durant ». Jeanne, dans ces trois versions, changea quelques legs, attribuant une somme à l’un pour la donner ensuite à l’autre. On comprend combien cette pauvre femme était perturbée. Des parents éloignés choisirent ce prétexte pour attaquer la succession, insinuant que la veuve, qui devait ensuite se jeter dans le vide, n’avait pas l’esprit bien clair au moment de la rédaction des testaments qui favorisaient les Noé. Les membres de la famille d’origine de Jeanne, modestes par leurs statuts, espéraient toucher quelque somme rondelette. Ils prétendaient que ces testaments n’étaient pas « l’œuvre indépendante et saine » de Jeanne Leroy. Héléna de Noé fut citée à comparaître. Elle apporta les précisions suivantes dans le but de prouver le bon état mental de la défunte : « Que (…) plus de six mois après (le décès de Cham) et par acte passé devant maîtres Lamontagne et Lefebvre, notaires, ladite dame avait vendu à un sieurs Payen une propriété lui appartenant sans qu’il fut entré dans l’esprit de l’acquéreur aucun doute sur la validité du contrat. Que cinq jours avant son décès madame la comtesse de Noé succombant sous le poids de sa douleur avait donné quelques signes de troubles qui avaient nécessité par mesure de précaution, son transfert dans la maison du docteur Suy à Ivry. Il n’atait pas sérieux de prétendre que cette disposition toute accidentelle fut de nature à faire annuler un acte librement fait par madame de Noé au mois d’octobre précédent, c’est à dire près de huit mois antérieurement. » Les demandeurs furent condamnés aux dépens. Les testaments purent être appliqués librement et les héritiers envoyés en possession le 7 juillet 1880. Nous relevons parmi la liste des héritiers : « Marc-Antoine Reynald Marie, vicomte de Noé, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Légion d’Honneur, demeurant à Paris, rue du Bac n°97 agissant (pour lui et pour) son frère Marie Georges François Comte de Noé demeurant au château de l’Isle de Noé ». Nous trouvons aussi la toute dernière mention des époux Klinger, concierges du n°5 rue Nollet. Ils avaient donc recueilli le petit chien Jocko. C’est tout ce que nous avons pu apprendre sur Jeanne Leroy, cette « madame Manuel » aimante et dévouée qui, jusqu’au bout, respecta les dernières volontés de son époux.

Après le règlement de la succession, le notaire Lefebvre reçut de Jeanne Leroy, en remerciement, un tableau représentant les prisons de Londres. Gustave Doré en était l’auteur. Un très joli cadeau…

La belle dame de la rue Taranne

Un autre témoignage, plus charmant, concerne les amours d’Amédée et de Jeanne. Il figure dans l’ouvrage « mes souvenirs » publié par le musicien Jules Massenet chez Pierre Lafitte, à Paris, en 1912.

jmassenet.jpg
Jules Massenet, né en 1842

Cet ouvrage serait l’œuvre d’un « teinturier », comme on disait alors. Ils furent néanmoins certainement écrits d’après des sources directes. Ce détail, si insignifiant dans la carrière du compositeur, doit être bien réel :

A l’ époque où j’allais m’asseoir sur les bancs du Conservatoire, j’étais d’une complexion plutôt délicate et de taille assez petite. Ce fut même le prétexte au portrait- charge que fit de moi le célèbre caricaturiste Cham. Grand ami de ma famille, Cham venait souvent passer la soirée chez mes parents. C’était autant de conversations que le brillant dessinateur animait de sa verve aussi spirituelle qu’étincelante et qui avaient lieu autour de la table familiale éclairée à la lueur douce d’une lampe à l’huile. (En ce temps- là, le pétrole était à peine connu et, comme éclairage, l’électricité n’était pas encore utilisée.) Le sirop d’orgeat était de la partie; il était de tradition avant que la tasse de thé ne fût devenue à la mode. On m’avait demandé de me mettre au piano. Cham eut donc tout le loisir nécessaire pour croquer ma silhouette, ce qu’il fit en me représentant debout sur cinq ou six partitions, les mains en l’air pouvant à peine atteindre le clavier. Evidemment, c’était l’exagération de la vérité, mais d’une vérité cependant bien prise sur le fait. J’accompagnais parfois Cham chez une aimable et belle amie qu’il connaissait, rue Taranne. J’étais naturellement appelé à « toucher du piano ». J’ai même souvenance qu’un soir que j’étais invité à me faire entendre, je venais de recevoir les troisièmes accessits de piano et de solfège, ce dont deux lourdes médailles de bronze, portant en exergue les mots : «Conservatoire impérial de musique et de déclamation», témoignaient. On m’en écoutait davantage, c;est wai, mais je n;en étais pas moins ému pour cela, au contraire. Au cours de mon existence, j’appris, pas mal d’années plus tard, que Cham avait épousé la belle dame de la rue Taranne, et que cela s’était accompli dans la plus complète intimité. Comme cette union le gênait un peu, Cham n’en avait adressé aucune lettre de faire-part à Ses amis, ce qui lei avait étonnés; sur l’ observation qu’i1s lui en adressèrent, il eut ce joli mot; « Mais si, j’ai envoyé des lettres de faire-part … elles étaient même anonymes! »

Nous aimerions en savoir plus sur les liens amicaux qui existaient entre Cham et la famille Massenet. Contactez-nous si vous pouvez nous donner des précisions.

Quelques mots…

Le 8 septembre 1879, Jeanne Leroy offrait les derniers dessins de Cham à Gustave Nadaud, cet ami intime auteur de nombreuses chansons qui furent parfois illustrées par le caricaturiste. Ces oeuvres furent publiés dans le Monde illustré du 13 septembre accompagnées d’un petit mot de la veuve, exemplaire rare de l’écriture de Jeanne que nous publions ci-dessous.

lettrejleroy.jpg

« A mon cher Nadaud l’un des plus anciens et des meilleurs amis de mon mari j’offre ce dernier ouvrage. Paris 8 septembre 1879. C(om)tesse de Noé » (coll. part.)

derndessinscham291422ec2.jpg

La dernière planche… (coll. part.)

Publié dans : Non classé |le 29 janvier, 2008 |1 Commentaire »

Vous pouvez laisser une réponse.

1 Commentaire Commenter.

  1. le 18 juin, 2009 à 16:10 stars écrit:

    Merci pour cet article, j’ai rencontre les faits inconnus….

Laisser un commentaire

anne76vancouverdos |
PORTRAITS |
Aux arts, citoyens ! |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | HUMANUTOPIA
| Benedicte CHANUT, artiste p...
| autour d'Annabelle